CHAPITRE 3
Et quelques semaines, de la réalité au cauchemar

Passée « “ l’euphorie » ” de cette double ouverture lilloise et parisienne, les mauvaises nouvelles s’accumulent, et assombrissent jour après jour l’avenir de Columbus. Beaucoup plus coûteux que prévu, nos travaux n’en finissent pas, et nous obligent à entamer une coûteuse action en justice contre la plupart des entreprises. Toujours en cours neuf ans plus tard, malgré des rapports d’expertise totalement favorables à notre cause, celle-ci va me contraindre à dépenser tout au long des années suivantes une immense énergie négative, au détriment de la croissance rapide dont nous avions rêvé.
En ce début d’hiver 1994, Euralille peine à décoller, et nous nous désolons à chacune de nos visites à la vue de ces milliers de promeneurs qui s’engouffrent dans le centre commercial sans prêter la moindre attention à notre présence. Peu enclins à entrer dans un magasin glacial, les clients se font de plus en plus rares, et beaucoup nous interrogent sur les raisons de l’absence de bière ou de frites au menu, dans une ville comme Lille… Comme quoi, une erreur de casting reste toujours une erreur de casting !

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La meilleure qualité de service au monde ne peut , hélas, rien quand il n’y a pas de clients pour en bénéficier. Mois après mois, nos caisses se vident, et nous arrivons beaucoup plus rapidement que prévu au bout des ressources personnelles que nous pouvions consacrer à notre aventure. Très vite, les pertes d’exploitation qui s’accumulent à Paris comme à Lille nous obligent à subir pour la première fois cette pression que les banquiers savent exercer à merveille. Première à nous abandonner, celle qui s’affichait pourtant comme « “ le banquier des entrepreneurs » ”, la Banque Hervet. Parfaite incarnation du petit fonctionnaire sans personnalité ni courage, celui qui ne nous remerciait jamais de déposer régulièrement plusieurs centaines de milliers de francs, à l’époque où nos activités de conseil étaient au zénith, semble soudain pris d’une frénésie incontrôlable de courriers recommandés. Bizarrement, ce sont nos partenaires les plus anciens, ceux qui ont le plus profité de nos années fastes, qui quitteront le navire en premier. Ainsi, nous apprenons par un recommandé mémorable que l’agence de voyages American Express de l’avenue Wagram, avec laquelle nous avions développé un courant d’affaires à la hauteur de nos innombrables déplacements de conférenciers, « “ ne souhaite plus nous avoir comme clients ” « et « “ nous invite à changer d’agence dès réception de ce courrier ” ». Curieuse éthique que celle de ces grandes entreprises qui oublient au moindre retournement de conjoncture ce que vous représentiez pour elles quelques semaines plus tôt. Je réalise à cette occasion que nous pouvons tous passer du statut de « “ star » ” à celui de « “ pestiféré » ” en vingt quatre heures. La France est ainsi faite que vos succès et vos victoires ne sont jamais portés à votre crédit, tandis que tous vos échecs, systématiquement comptabilisés, vous suivront jusqu’à la tombe. Bon à savoir également : ceux-là mêmes qui vous rejettent un jour si soudainement n’auront aucune honte à vous dire « “ combien ils ont toujours cru en vous » ”, lorsque la chance aura de nouveau tourné ! Si seulement l’échec était pour eux synonyme d’un certain courage, d’une autre façon d’apprendre, d’une expérience utile… Mais non, pour de tels esprits, être capable d’entreprendre n’est jamais une qualité, et avoir échoué n’offre pas même l’assurance de ne pas rééditer des erreurs identiques. Partout ailleurs, on demande à celui qui échoue quels sont ses projets. En France, on se contente de le culpabiliser plus encore, l’obligeant à un constat stérile du type « “ je ne vaux rien » ”, ou bien « “ je suis une victime » ”.
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Il est intéressant de constater les effets dévastateurs sur la personnalité que peut avoir l’échec. Habitué à réussir, celui qui échoue soudainement ressent un sentiment allant jusqu’à la honte, qui change dramatiquement sa relation aux autres. Convaincu que leur regard a changé pour toujours, il devient incapable de prendre du recul, de renouer avec ses succès antérieurs, et se met à prendre de mauvaises décisions. Son moteur n’est plus de réussir, mais de ne pas être “ trop mal ” jugé. Etrange miroir que celui que renvoie là encore, la société, quand la chance commence à vous abandonner.
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J’ignore ce qui est le plus douloureux. De voir s’effondrer son rêve professionnel ou de voir s’éloigner l’être aimé – même momentanément – parce que l’on aura été incapable d’arbitrer ses priorités. Je ne connais rien de pire que ces moments où l’effondrement se produit en même temps sur tous les fronts – sentimental, professionnel, financier – ne vous laissant aucun répit, et peu d’espoir de succès. Me voilà en tous cas provisoirement seul, entièrement disponible, mais confronté à mon échec et obligé pour la première fois de trouver au plus profond de moi-même l’énergie d’affronter toutes ces difficultés simultanées. Inutile en pareilles circonstances de s’en prendre à quiconque. Si l’herbe est plus verte chez votre voisin, c’est sans doute qu’il en prend meilleur soin que vous…
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Quelques mois plus tard, le sort s’acharne, cette fois sur notre cadre de travail… Le paiement régulier du loyer de nos bureaux devient de plus en plus difficile. Loués en pleine euphorie immobilière des années 80 à des conditions financières indécentes, les deux cents mètres carrés haussmanniens dont nous goûtons le confort depuis neuf ans constituent désormais une menace directe pour notre survie. La mort dans l’âme, nous décidons de les abandonner, et de nous replier dans un local de cinquante mètres carrés, situé un étage plus haut. Si le loyer reste exorbitant, le contrat est, cette fois, précaire. Je me souviendrai longtemps de cette semaine passée à organiser ce déménagement « “ impossible » ”. De ces pincements au cœur ressentis à chaque fois que nous jetons archives, dossiers, meubles, souvenirs que nous ne pouvions garder faute de place. De la bonne volonté de tous nos collaborateurs, également, qui ont su conserver leur sourire et leur sens de l’humour alors qu’ils ressentaient la même humiliation que nous. Et je me rappellerai toujours de cette première soirée passée assis tout seul à mon nouveau bureau, face à un mur, les yeux pleins de larmes et le cœur lourd…
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