CHAPITRE 8
Les réticences des financiers, tu ignoreras

- Ca y est, je sais ce qui sera écrit sur ma tombe…
- Oui, je sais : “ « Il faisait de superbes business plans ! » ”
A mi-chemin entre humour et découragement, cette plaisanterie maintes fois partagée avec Ralph incarne assez bien l’un des enseignements de notre aventure. Combien de fois ai-je en effet réécrit, adapté, repensé, amélioré notre business plan à la lumière de nos déceptions, de nos échecs, de nos errements stratégiques ou des réponses toujours négatives d’investisseurs ou de banquiers ? Combien de fois ? Et ce malgré les sombres prédictions des dizaines de centaines de « Business Angels » et autres financiers qui nous ont envoyés promener. Combien de samedis après-midi mon fidèle ami Christian Maigret, brillant directeur financier, a-t-il passé au bureau avec moi pour corriger mes formules Excel maladroites, m’aidant à chiffrer des scénarios de plus en plus complexes ? A l’image de cette scène du film « “ Président d’un Jour » ”, où Kevin Klein devenu président des Etats-Unis en raison d’une étonnante ressemblance avec un président malade, appelle son meilleur copain à la rescousse pour mettre à plat le budget de l’Etat autour d’une bonne vieille pizza, combien de fois avons-nous tenté de trouver ensemble la solution à mes problèmes, par la simple magie d’un tableur de Microsoft ? Une petite progression du chiffre d’affaires, une petite baisse des frais de personnel et du coût matières, et hop ! Le résultat s’améliore et les profits réapparaissent sur l’écran de votre PC ! Mais sur l’écran, seulement. Car un business plan n’est qu’une série de chiffres alignés sur une feuille de papier ; seuls les femmes et les hommes qui composent l’entreprise sont capables de lui donner vie.
(…)
Etrange caractéristique de la nature humaine, que d’avoir parfois besoin pour progresser de quelqu’un qui vous blesse. Un mécanisme d’autant plus efficace que vous respectez votre provocateur. Merci donc, Messieurs, de votre aide déterminante ! Vous nous aviez dit que c’était impossible... alors nous avons dû le faire !
(…)
Impossible de chiffrer le nombre de fois où nous avons ainsi été blessés par les réponses négatives de ceux auprès desquels nous étions venus solliciter un financement, qu’ils soient banquiers ou investisseurs. Parmi eux, les plus grands noms du capital risque français et de nombreux « Business Angels » fortunés, pourtant plus aptes à la prise de risque que les banquiers. Cinquante fois ? Cent fois ? Sans doute plus ! Moins radicale que celle de ce responsable, leur réponse pouvait généralement se résumer à quelques arguments clés : « “ vous êtes formidables, votre concept est génial, je suis certain que vous allez réussir, continuez à grandir… mais sans moi ! Et surtout, n’oubliez pas de revenir me voir quand ça ira mieux ! » ” Une offre de Gascon puisque, en France, quiconque vous a un jour perçu comme un perdant verra toujours en vous un « “ loser » ”. Inutile de perdre son temps à relancer de tels contacts, comme je l’ai fait moi-même trop souvent. Cela ne fait qu’amplifier des sentiments inutiles et immobilisants.
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Totalement insensible aux états d’âme d’un tel incompétent, je refuse de me laisser prendre à son chantage émotionnel et préfère lui exposer ce que m’inspire son attitude :
- Ecoutez, cher Monsieur, ce soir comme tous les autres soirs de votre vie, vous allez rentrer chez vous à 18 heures, sinon 17, tandis que je quitterai probablement mon bureau vers 21 heures, comme chaque jour, aussi bien en semaine que le week-end. En fin de mois, quelle que soit la qualité de votre travail, vous toucherez votre salaire en temps et en heure, alors que j’attends toujours depuis sept ans la possibilité de me payer décemment. Et pendant que vous prendrez votre huitième semaine de vacances, je serai encore en train de me demander si je vais tout perdre compte tenu des nombreuses cautions que vos collègues banquiers et vous-même m’avez demandées depuis 1994. Pendant toute votre vie de banquier, vous continuerez à courtiser les puissants, et à tirer à vue sur ceux qui se battent comme des fous pour réussir. Alors, excusez-moi, mais si cette lettre peut vous faire comprendre un certain nombre de choses, ce ne sera que justice ! Bonne fin de journée.
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