CHAPITRE 9
A ton destin, tu croiras

Quelques semaines seulement après avoir pris mon premier Caffè Latte chez “ Coopers Coffee ”, me voilà de retour à New York, où j’ai hâte de raconter mon projet à mes deux amis américains, qui dirigent la célèbre brasserie “ The Odeon ” à Soho. La cuisine de l’un et l’accueil de l’autre faisaient alors merveille dans ce temple de la branchitude mode new yorkaise, l’un des lieux où les « “ beautiful people » ” côtoient depuis bientôt vingt ans les stars de Wall Street. A peine arrivé, je me précipite dans les cuisines pour saluer Steve et Bruce ;
- Hey, Man, comment vas-tu ? Et ce projet de café ?
Merveille de l’esprit entrepreneurial américain, j’ai à peine le temps de leur faire part de mon projet que l’un et l’autre s’enthousiasment, me félicitent, et m’offrent leur aide.
- Mais dis donc, j’y pense, ça t’intéresse de rencontrer l’un de nos serveurs ? Il s’appelle Michael McCauley, il parle très bien français et rêve d’habiter Paris, et puis surtout, je crois qu’il a bossé pendant deux ans à Chicago dans un Espresso Bar ! Tu devrais essayer de le rencontrer avant ton départ.
A cet instant précis, les dés sont jetés. Je sais que l’aventure vient vraiment de commencer. A tort ou à raison, mes deux amis viennent de m’aider à croire à mon destin. Sur un petit nuage, je rejoins mon épouse Robin qui m’attend à notre table et passe commande sans prêter attention à ce qui m’est proposé.
(…)
Difficile de faire moins sexy… Dans la salle où nous nous apprêtons à faire notre numéro de duettistes nous attendent pourtant en ce pluvieux après-midi de juin 1994 plus de soixante candidats. Ralph et moi allons tous les rencontrer individuellement. Parmi eux, Aristide Ntonga, un jeune homme de vingt-cinq ans d’origine camerounaise dont le regard vif, le sourire éclatant et l’adhésion sensible à notre projet avaient déjà attiré mon attention tout au long de notre la présentation de Columbus. En quelques instants, je suis sous le charme et glisse discrètement son dossier dans la pile des « “ oui » ”. Même sentiment pour Ralph, qui a lui aussi perçu chez Aristide ce « “ je-ne-sais-quoi qui fait la différence » ”.
(…)
Evoquant un jour notre première rencontre porte de Bagnolet, il m’a fait une confidence qui a alimenté ma conviction que l’on n’échappe pas à son destin.
- Je suis incapable de te dire pourquoi, mais en lisant votre annonce dans « “ Le Figaro » ”, j’ai su que je ne pourrais laisser échapper ce job. Pour être sûr d’être embauché, et alors même que je ne savais rien de vous ni de votre projet, j’ai pris la décision de changer radicalement de look, et de couper mes tresses, ces “ dreadlocks ” auxquels je tenais tant. Je craignais qu’un look trop « “ ethnique » ” ne soit un frein à mon embauche. J’ai donc choisi d’adopter le crâne rasé façon Michael Jordan Je peux aussi t’avouer aujourd’hui combien il m’a été difficile financièrement d’attendre mon embauche effective fin septembre 94, le temps que vous ouvriez enfin votre point de vente du Passage des Princes. Mais j’ai tenu bon. Je sentais que cette aventure était la chance de ma vie. ”
Une embauche réussie, c’est d’abord un coup de cœur réciproque. Voire un coup de foudre. Et celle d’Aristide (qui a renoué depuis avec son look d’origine), si elle en est en le parfait exemple, fut assurément de celles qui changent le cours d’une histoire.
(…)
Quelques instants plus tard, nous visitons ensemble une succession de pièces humides en bien mauvais état, au rez-de-chaussée d’un bel immeuble en pierres de taille, qui, sous réserve d’une sérieuse rénovation, pourraient faire l’affaire. Dernier recoin inspecté avant de quitter les lieux : une kitchenette sinistre située au fond des locaux, dont j’ouvre comme il se doit chaque porte de placard. Enfoui sous une épaisse couche de poussière, j’en ressors alors un mug thermos en plastique portant le logo de… “ Starbucks ” ! Ralph et moi échangeons un regard complice, et confirmons immédiatement notre intérêt à l’agent immobilier qui nous accompagne notre intérêt.
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